Num_riser0002Depuis les admirables travaux de Champollion, qui le premier réussit, au commencement de ce siècle, à déchiffrer les mystérieux caractères hiéroglyphiques, c'est en grande partie à la France que la science doit d'avoir pu déchiffrer le voile impénétrable qui pendant si longtemps a recouvert l'histoire de l'ancienne Égypte. On pourrait presque dire que l'égyptologie est devenue le monopole des savants français. Grâce aux infatigables recherches de Lenormant, d'Ampère, de de Rougé, de Mariette, de Maspéro - pour ne citer que les noms principaux parmi la longue liste des archéologues français, qui se sont succédé dans la vallée du Nil depuis soixante ans - les innombrables monuments accumulés en Égypte par les Pharaons durant la prodigieuse succession de près de cinquante siècles, ont vu se déchiffrer les unes après les autres les inscriptions qui les recouvraient ; des milliers de papyrus ensevelis auprès des momies ont été lus, classés, si bien que non seulement l'histoire elle-même, mais encore les usages, les coutumes, les moeurs, la vie intime des anciens Égyptiens sont aujourd'hui connus mieux que ceux de n'importe quel autre peuple de l'antiquité. Les Pharaons eux-mêmes sont sortis de leurs tombeaux, qu'ils croyaient inviolables, et nous avons pu donner autrefois, dans ce journal, la photographie de Ramsès II, le SésostrisSésostris de Grecs !
Mais, inépuisable semble être la mine de trésors que recèle le sol de la vieille Égypte, et il n'est guère d'années, on pourrait presque dire de mois, où les recherches de nos archéologues n'amènent quelque retentissante découverte. La dernière, et certes une des plus remarquables, est celle que M. de Morgan, directeur des travaux archéologiques pour le gouvernement égyptien, vient de faire dans les pyramides de Dahchour. Celles-ci sont, comme on le sait, situées au sud du village de Sakkarah, et forment la limite méridionale de la grande nécropole de Memphis. Elles furent élevées par les rois de la XIIe dynastie, qui, d'après Mariette, occupe la période de 3064 à 2851 avant Jésus-ChristJésus-Christ. Ces rois, qui pour la plupart portent les noms d'Ousertesen ou d'Amenemhêt, comptent parmi les plus grands de l'Egypte par le haut degré auquel ils portèrent sa puissance et sa civilisation. C'est à eux que sont dus entre autres les hypogées de Béni-Hassan, le Labyrinthe et le fameux lac Moeris.
C'est un de ces rois que M. de Morgan vient de sortit de son tombeau, avec les princes, les princesses qui lui faisaient escorte, et les admirables trésors enfouis auprès d'eux et échappés miraculeusement aux investigations des spoliateurs antiques.
"Il existe à Dahchour, écrit M. de Morgan, deux pyramides de briques crues, gros tumuli de terre dont l'aspect sombre tranche sur le jaune des sables du désert et des pyramides de pierres, leurs voisines. Elles sont situées sur le sommet des collines qui bordent à l'occident la vallée du Nil. L'une est située au sud, en face du village de Menchiyeh, l'autre est plus au nord, entre ce village et celui de Sakkarah.
"Jusqu'ici la pyramide du nord avait résisté à toutes les attaques, celle du sud n'avait été l'objet d'aucun travail. En mon absence, des fouilles avaient été partiquées sur mon ordre au sud et au nord du tumulus septentrional, dans des groupes de tombeaux que je reconnus, à mon arrivée, pour appartenir, les uns, ceux d'amont, à l'ancien empire, les autres, ceux d'aval, à la douzième dynastie. Les cartouches des Ousertesen II et III et d'Amenemhêt III ne pouvaient laisser de doute sur l'époque à laquelle ces derniers monuments avaient été construits.
"La pyramide avait été attaquée et, sous les millions de briques entassées, on avait rencontré les graviers du diluvium exempts de tout remaniement. La chambre royale n'était donc pas construite dans la masse même du monument, comme le fait est constant dans les pyramides de pierres ; peut-être était-elle plus profondément bâtie. Un sondage au perforateur pratiqué au centre même de la tranchée jadis ouverte m'apprit bientôt que le diluvium se continuait sur une épaisseur de 9m,50 au-dessous des fondations de la pyramide et cela sans la moindre trace de travail humain. Au-dessous de ces alluvions se trouvaient des grès friables dont un nodule siliceux arrêta mes trépans. Il devenait inutile, dès lors, de chercher plus longtemps ; car les tombeaux, s'ils existaient, avaient été creusés dans la masse même du rocher et se trouvaient probablement à une grande profondeur.
"Des recherches que je faisais exécuter à la base de la pyramide dans l'emplacement supposé du revêtement, sur les faces du nord et de l'est, me firent découvrir des pierres ornées de fragments d'inscriptions. Cette découverte transformait mes suppositions sur l'âge de la pyramide en une quasi certitude.
"Je recommençai dès lors la recherche des puits dans l'espace laissé libre entre le pied de la pyramide et son enceinte de briques. Je fis pratiquer un grand nombre de sondages à la pioche au travers du sol remanié, jusqu'aux graviers du diluvium, et je trouvais les débris d'une excavation profonde, cachés sous les sables. En suivant ces débris, je parvins de proche en proche jusqu'à l'ouverture d'un puits (26 février), située près de l'angle nord-ouest de la pyramide.Num_riser0004
"Dans le cours de ce travail, on découvrit une sépulture assez pauvre, mais datée de la vingt-sixième dynastie, placée dans les débris qui bouchaient le puits, et, le 28 février, la porte des sous-terrains fut découverte. Un rameau tortueux descendait en pente douce vers la pyramide et aboutissait dans une chambre funéraire voûtée et garnie de calcaire blanc, où, parmi les débris d'un sarchophage de grès, gisaient les restes d'une statue de diorite. Tout avait été brisé dans le caveau. Le puits par lequel j'étais entré était probablement celui ses spoliateurs de l'antiquité, antérieurs, comme de juste, à la vingt-sixième dynastie. Cette première sépulture débouchait dans un couloir long de 110 mètres dirigé d'ouest en est et par suite parallèle à la face septentrionale de la pyramide. Dans la paroi du nord cette galerie s'ouvraient des portes construites en calcaire de Tourah. Tout avait été bouleversé ; les sarcophages étaient ouverts, mais les inscriptions qu'ils portaient nous montraient que dans le second caveau, entre autres, avait été ensevelie la reine Nefert-Hent. Au milieu des dalles brisées et des décombres gisaient des crânes, des canopes, des vases de terre et d'albâtre. Il régnait partout un grand désordre et, par places, les murailles blanches portaient encore les trace des mains des spoliateurs.
"Cette première visite faite, je mis de suite des ouvriers au déblaiement de la galerie principale. Une muraille de pierre de taille fut rencontrée, puis franchie, et, de l'autre côté, je trouvai des indices certains de l'existence d'un autre puits. Il était temps de découvrir cette issue, car l'air manquait dans la galerie et les lumières s'éteignaient. Je fis le plan des souterrains et, le reportant à la surface, fixai le point où se trouvait l'ouverture. Ce puits fut déblayé en quelques jours. Il s'ouvrait près de l'angle du nord-est de la pyramide et amena la découverte de tombeaux jusqu'alors inconnus. Douze sarcophages de princesses avaient été successivement découverts et le déblaiement commença.
"Le 6 mars, un premier trésor fut découvert. Les bijoux, renfermés dans un coffret incrusté d'or et d'argent, avaient été jadis enfouis dans le sol même de la galerie, à 40 centimètres environ de profondeur, près de la porte du tombeau de la princesse Hathor-Chat. Le lendemain, 7 mars, une autre cachette fut trouvée dans une galerie voisine, au pied de la tombe de la princesse Sent-Seisbet.
"Les richesses de ces trésors sont considérables : colliers, bracelets, bagues, miroirs, perles, joyaux en tout genre. Ces bijoux sortaient par centaines des cavité où ils avaient été entassés. Les coffrets avaient été détruits par l'humidité, et leurs richesses gisaient pêle-mêle au milieu des sables et des débris. Presque tous les bijoux sont en or, souvent incrustés de pierrres précieuses. Dans le premier trésor j'ai rencontré : un pectoral en or enrichi de pierres précieuses et représentant le cartouche du roi Ousertesen II soutenu par deux éperviers couronnés, deux bracelets, plusieurs fermoirs de colliers, le tout en or incrusté de lapis, de cornaline, d'émeraude égyptienne, de turquoise et d'obsidienne ; plusieurs scarabées dont un portant le nom d'Ousertesen III, et un autre celui de la princesse Hathor-Chat (ces deux scarabées sont de véritables merveilles tant par la matière où ils ont été gravés - ils sont en améthyste - que par le travail) ; six lions d'or couchés, des colliers faits de perles d'or, d'améthyste et de lapis, de grosses coquille d'or figurant des cyprées, d'autres représentant des huîtres perlières, un collier d'or, un miroir d'argent et une foule de menus objets du travail le plus parfait.
"Le second trésor est beaucoup plus important que le premier. Il renferme plusieurs centaines d'objets, parmi lesquels il faut citer un pectoral d'or enrichi de pierreries : au centre est le cartouche du roi Amenemhêt III ; des deux côtés, on voit le roi debout, la massue levée et frappant un captif asiate désigné par un texte placé à côté ; au-dessus, plane un vautour, les ailes déployées ; au revers sont les mêmes représentations en or ciselé. Les incrustations de cette pièce sont de lapis, d'émeraud égyptienne, de feldspath, de turquoise, de cornaline et d'obsidienne noire. Ces gemes sont non seulement taillées à la forme voulue, mais aussi ciselées ; les têtes du roi et du captif, ainsi que les corps, montrent en relief les moindrs détails. Un autre pectoral, au nom du même roi, porte son cartouche soutenu par deux griffons ; quatre captifs figurent dans ce bijou, deux Asiates et deux nègres ; au revers sont les mêmes scènes en or ciselé. Ces deux pièces de première importance, sont, avec le pectoral d'Ousertesen II, les plus beaux bijoux de la découverte. Puis viennent des bracelets incrustés au cartouche d'Amenenmhêt III, de nombreux scarabées au nom des rois et des princesses, trois miroirs, dont deux en argent montés en or, un collier de têtes de lion réunies quatre par quatre (chaque perle de ce collier est de la grosseur d'un oeuf) ; des coquilles en or aussi grosses que les têtes de lion, des fermoirs de colliers enrichis de pierres, des colliers d'or, d'améthyste, d'émeraude, de lapis, une perle de verre, quatre lions couchés en or, etc., etc. ; des vases en cornaline, en lapis-lazuli, en obsidienne, en albâtre, dont quelques-uns sont enrichis d'or, et une foule menus objets de moindre importance, mais dont le travail ne le cède en rien aux grandes pièces."
Ce qui frappe surtout la vue dans ces trésors, écrit encore M. de Morgan, c'est la perfection du travail et de la conservation ; aucune incrustation n'est tombée, aucun choc n'est venu déteriorer les moindres finesses. La technique de ces bijoux est si parfaite que rien ne saurait la surpasser.
Peu de temps après, notre compatriote avait le bonheur d'atteindre enfin la sépulture royale elle-même. A 3 mètres de profondeur, au milieu des remblais, M. de Morgan trouva une statuette, en bois plaqué d'or, portant deux cartouches royaux, Fouab-râ et Hor. Plus bas, des débris de vases canopes couverts de textes funéraires dont les formules sont toutes nouvelles, vinrent fournir des cartouches identiques. Enfin, à 6 mètres, apparut une excavation défendue par de larges planches. Le déblaiement, poussé rapidement, amena le directeur du service des antiquités en présence d'une pierre brisée donnant accès dans une chambre à toit aigu parée de calcaire blanc de Tourah. Ce travail clandestin était l'oeuvre de spoliateurs antiques.
"La porte fut ouverte avec toutes les précautions qu'exigeait le mauvais état de la galerie et dès les premières pierres enlevées, nous eûmes sous les yeux tous les objets placés dans une chambre exiguë à l'endroit où ils avaient été déposés par les prêtres de la douzième dynastie ou par la famille du mort. Là étaient des vases d'argile renfermant encore le limon des eaux dun Nil, ici des pièces de viande embaumées, plus loin des plats aux mets desséchés. Dans un angle se trouvaient deux caisses, l'une renfermant des parfums contenus dans des vases d'albâtre soigneusement étiquetés en caractères hiératiques, l'autre ne contenant que des sceptres, des cannes un miroir de bois et des flèches dont les barbes sont d'une étonnante conservation."
Deux petites cellules superposées renfermaient deux caisses de bois, ouvertes jadis. La première, placée dans la petite chambre supérieur, affectait cette forme de naos où étaient enfermées les statues du défunt, statues qui venait, d'après la croyance antique, animer l'ombre du défunt lorsqu'il lui plaisait de visiter son tombeau. Des textes gravés sur de minces feuilles d'or ornaient ce monument. A la partie supérieure, Houdit, le dieu grand qui lance ces rayons, le maître du ciel, était figué sous se forme de disque ailé. Sur les montants se lisait le protocole royal suivant :
"L'Horus Hotep-ab, maître du vautour et de l'uraeu, aux apparitions splendides, l'Horus d'or, splendeur des dieux, le roi de la haute et basse Egypte, maître des deux terres, celui qui ordonne ce qui convient, Fou-ab-ra, fils légitime du Soleil qui l'aime, Hor, ombre royale vivante résidant dans Pameri (nom du tombeau), donnant la vie, la stabilité et la force. Il se réjouit sur le trône d'Horus des vivants comme le soleil éternellement."
Dans ce naos, couverte de poteries grossières, gisait une admirable statuette royale en ébène massif plaquée d'or par endroits. Elle mesurait environ 1m,20 centimètres de hauteur. La caisse était jonchée de menues offrandes, ombres de présents destinés à l'ombre du mort. C'étaient de simples représentations de bois, suffisantes sans doute pour apaiser les besoins de la vie d'outre-tombe. Ca et là se voyaient des bâtons de commandement, souvenirs de fondations de monuments ou de cérémonies royales, des débris de vases, canopes, et vingt autres objets ayant fait partie d'un riche mobilier funéraire. On découvrit aussi deux textes gravés sur albâtre dont les formules funéraires rappellent celles des pyramides d'Ounas et de Peni.
Après avoir rapidement inventorié tous ces objets, M. de Morgan passa à l'examen de la seconde caisse placée dans la cellule inférieure, dont les inscriptions d'or scintillaient sur le couvercle d'ébène. Là (et les textes en font foi) gisait une momie qui n'était autre que celle du roi Fou-ab-râ, fils du soleil Hor. Malgré la visite clandestine des spoliateurs d'autrefois, la momie gisait encore presque intacte dans une épaisse couche de bitume. Un masque doré, aux yeux cristallins enchâssés de bronze, couvrait sa tête ; des pectoraux, des fibules plaqué d'or, toute une merveilleuse série d'ornements royaux ornait encore la dépouille mortelle de l'ancien Pharaon. Quelques réseaux de perles dorées, des cornalines et de nombreuses aiguilles en or massif furent aussi recueillies dans le sarcophage, non loin du maillet dont s'étaient servis les détrousseurs royaux.
Ajouton que d'après M. Maspero le nom véritable du Pharaon trouvé à Dahchour serait non Fou-ab-râ, comme une erreur de lecture l'avait fait supposer à M. de Morgan, mais bine Aou-ab-râ, dont le nom figure ainsi sur la liste de la XIIe dynastie, après celui d'Amenemhêt IV.

H. NORVAL - 1894