Num_riser0008On rencontre le crocodile sur les bords du Nil, magnifique fleuve africain où vivent et s'agitent aussi bien sur les bords que dans ses eaux, tant d'animaux de formes et de moeurs étranges.
Le crocodile a donc les apparences d'un formidable lézard. De la naissance de la tête à l'extrémité de la queue, il est garni de larges et épaisses écailles qui lui forment une cuirasse naturelle sur laquelle glisse la balle du fusil. Il faut le bien viser, à l'oeil ou au défaut de l'épaule, pour le tuer facilement. Les nègres ont un singulier moyen de le détruire.
Armés d'un simple bâton, pointu aux deux extrémités, ils s'approchent avec précaution du crocodile pendant qu'il fait sa sieste au soleil ; celui-ci ouvre son énorme gueule comme s'il voulait, d'un coup, les avaler, mais, avant qu'il ait eu le temps de la refermer, les nègres lui introduisent dans la mâchoire le bâton pointu qui force le crocodile à tenir sa gueule grande ouverte tout en le faisant souffrir cruellement. Affolé, il se précipite dans la rivière où l'eau s'engouffre dans son gosier, sans qu'il puisse la rejeter, et ne tarde pas à être asphyxié.
Sans doute ce mode de destruction paraît assez cruel, mais lorsqu'on songe que les malheureux nègres qui se baignent ou tombent d'un bateau, à portée d'un crocodile, perdent généralement un bras ou une jambe, on conçoit qu'ils usent de tous les moyens possibles pour détruire ce vilain animal.Num_riser0009
Chose singulière, le crocodile ne possède pas une langue mobile, ainsi que tous les autres animaux ; comme on le verra par la suite, cette remarque n'est pas sans intérêt.
D'après la description et les moeurs de ce saurien, on pourrait supposer qu'il est voué à la plus complète solitude ; il se cache dans les roseaux pour accomplir ses forfaits ; craint des faibles, combattu par l'homme qu'il surprend parfois au dépourvu, il semble bien posséder ce qu'il faut pour être haï de tous.
Eh bien ! cependant, le crocodile possède un ami. Oui, un ami ! serviteur fidèle et dévoué, qui lui vient en aide en mille circonstances.
Cet ami, c'est un joli petit oiseau, tout fringant, qu'on nomme le Pluvier à collier interrompu. En France, nous avons le Pluvier doré, oiseau de passage appartenant à la famille de celui qui vient d'être cité. Le Pluvier doré paraît généralement dans nos parages aux premières pluies d'automne, quand l'hirondelle nous quitte ; arrivant du Nord, il ne tarde pas à se diriger vers le midi dès que l'hiver approche.
En Egypte, sur les bords du  Nil, le Pluvier à collier interrompu est plus sédentaire ; il mène gaiement et utilement son existence d'oiseau ; hardi comme un gamin de Paris, il n'a peur de rien, pas même du crocodile, ainsi que vous l'allez voir d'après la relation d'un témoin oculaire :
"Je me trouvais, dit-il, sur les bords du Nil, à quelques lieux de la ville du Caire, quand je vis ce singulier spectacle : un crocodile étendu sur le sable, près du fleuve, sommeillant l'oeil mi-clos ; ayant mon fusil avec moi, j'allais l'épauler et tâcher de lui loger une balle dans le corps, quand la vue d'un petit pluvier, sautillant tout gracieusement, me fit brusquement abaisser mon arme, tant je trouvais que le petit oiseau avait d'aplomb.
En effet, il s'approchait du crocodile ne pépiant comme s'il voulait le narguer. Ma surprise se changea en crainte quand je vis le gros animal ouvrir sa terrible gueule ; il n'allait faire qu'une bouchée de l'oiseau, et une petite bouchée encore ! Mais, à ma grande stupéfaction, le Pluvier au lieu de reculer, sauta dans le gouffre où je le voyais déjà disparaître. Eh bien ! non, le petit oiseau se comportait dans cette gueule ouverte, Num_riser0010comme s'il eût été chez lui. Je m'aperçus alors qu'il était occupé à fouiller les dents du crocodile, et à les lui nettoyer, répondant bien au nom de "fouilleur" que lui ont donné les Arabes. Tant que dura cette opération, - nécessitée par la langue immobile, - le crocodile tint complaisamment ses mâchoires entr'ouvertes, puis l'oiseau, ayant fine sa besogne, ils s'en allèrent chacun de son côté."
Hérodote avait déjà fait mention de ce petit oiseau et de ces curieuses habitudes, voilà près de trois mille ans, mais le fait ne put être prouvé que pendant l'expédition d'Egypte, dirigée par Bonaparte ; c'est à ce moment que le grand savant Geoffroy Saint-Hilaire put vérifier les singulières moeurs de ce joli oiseau.
Comme on le voit par ce qui précède, il n'est donc pas dans la nature un si vilain animal qui ne puisse posséder un ami.

Louis BRECHEMIN - Août 1898