samedi 29 mars
Les sakias et les chadoufs
Il s'agit d'instruments, et leur usage remonte sans doute à l'aurore de la civilisation. Il est vrai qu'ils ne se sont pas beaucoup modifiés depuis les cinq à six mille ans qui nous séparent de l'époque où ils furent inventés, il est vrai aussi qu'ils sont si bien appropriés aux besoins et aux ressources du pays où ils sont employés !
"Les sakias, comme de gros hannetons, remplissent l'air de leur bourdonnement et forment un concert incessant sur toute la longueur des rives du Nil. La première qui s'éveille donne, comme les coqs, le signal à sa voisine. C'est l'instrument par excellence de l'irrigation égyptienne. C'est un grossier assemblage de deux roues en bois dont l'une, verticale, élève l'eau et la déverse dans un canal, tandis que l'autre, mise en mouvement par une paire de boeufs, s'engrène avec la première et la fait tourner. La roue verticale est garnie sur tout son contour de cruches en terre cuite qui se remplissent et se vident alternativement.
Le canal où aboutit la sakia se divise en mille méandres, forme un vaste réseau dont chaque maille enclôt une parcelle de terre et lui fournit l'eau fécondante du Nil comme l'artère, divisée en vaisseaux capillaires, distribue le sang aux parties du corps. Aussi le Nil, soit qu'il déborde, soit qu'il se renferme dans son lit, ne s'interrompt jamais dans la tâche que lui a assignée la Providence : il nourrit l'Egypte. Et par elle jadis, il nourrissait une partie du monde.
"Les boeufs qui font tourner la sakia et qui reçoivent toute la journée les rayons du soleil aveuglant, cuisant, étouffant, ne demanderaient pas mieux que de se coucher tranquillement, mais ils sont sans cesse tourmentés par une sorte de moucheron à deux pieds, armé d'un long aiguillon, qui les harcèle de ses piqûres. Le moucheron, c'est un jeune Egyptien ; l'aiguillon est une gaule de bambou terminée par une lanière cinglante ou une pointe de fer. Et les boeufs de tourner, de tourner !
"Remontons le Nil jusqu'en Nubie : tout le long de ses bords nous trouvons les sakias et leur bourdonnement. Elles sont très commodes pour les employés des impôts ; ils n'ont qu'à compter les appareils et à infliger aux possesseurs collectifs une contribution de cinq cents francs par sakia. Ils mettent la moitié du produit dans leur poche, et versent le reste dans les caisses publique, de sorte que le Nil contribue encore par là à nourrir le pays."
A mesure qu'on voit se multiplier les sakias, on voit augmenter le nombre des chadoufs. C'est un instrument aussi simple, aussi rude et encore plus bruyant que la sakia. La gravure en donne une idée suffisante. Il sert à puiser l'eau du Nil dans les endroits où le fleuve est encaissé entre deux rives, dont le niveau s'élève en pente plus ou moins rapide, et ne permet pas de lui faire de simples saignées. Le chadouf, situé au bord, passe le contenu de ses cruches au chadouf situé un peu plus loin, et celui-ci répète la même manoeuvre. Le chadouf a un grand défaut pour des paysans ou fellahs égyptiens, c'est qu'il les oblige à travailler eux-mêmes, au lieu de regarder travailler les animaux domestiques.
J. PREBOIS (1891)


























